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Bibliothèque

 

 

 

En d'autres temps, quand une ville était maîtresse de ses lieux, on disait la "Municipale" ou la "BM", pour la différencier des espaces de prêt ou d'une éventuelle "Universitaire", d'exigence moins universelle. Aujourd'hui, l'institution est rebaptisée "Médiathèque" afin de signifier qu'elle ne conserve pas que du papier mais aussi du "médium", lequel requiert de la matière non-dégradable (CD, DVD, écrans et autres liseuses numériques), dont on devine qu'elle sera bientôt remplacée par un autre genre de support, une matière encore plus impalpable, et sujette à des interrogations que nous commençons tout juste à cerner : coût d'achat et de maintenance supérieur, pollution plus insidieuse, obsolescence raccourcie, etc. Et pourquoi cette évolution ? Les responsables disent que c'est pour être moderne, soit, mais surtout pour attirer des publics les plus larges. Or à force de ratisser jeune, on cesse d'imposer le respect : chaque semaine, une "médiathèque" ouverte à tous les vents de l'inculture et de l'ennui est vandalisée en banlieue, est-ce assez clair ? Visiblement non : de la ministre provisoire à certains jacobins de l'association des bibliothécaires français que leur métier agace, on s'entend à baisser la garde. La dernière coqueluche de ce petit monde en désarroi s'appelle "troisième lieu" : couleurs pimpantes, machines à café et sandwiches, jeux vidéo, interdiction de ne pas faire de bruit, point-poste, ouvert le soir, ouvert le dimanche... telle est la théorie. Outre les lieux Un et Deux, le boulot et le dodo, un tel endroit existe pourtant déjà, c'est le bistrot, mais la personne qui a tenté d'introduire le concept n'y est peut-être jamais allée.

 

Ce qui est sûr, toutefois, vu la chute des ventes de liseuses et les limites que le numérique impose à la littérature, c'est que les livres de papier qui sont là depuis des décennies voire des siècles seront toujours disponibles dans cent ans : ils n'ont pas coûté cher, ils ne s'abîment pas, consomment zéro électricité ni aucune pile lithium-ion et, accessoirement, leur contenu est plus large et enrichissant qu'avec tout autre support, pourvu que l'on sache y pénétrer. Et c'est là que les bibliothécaires, les enseignants et les parents peuvent encore être utiles, s'ils le veulent. On écoutera donc les gens qui savent réellement ce qu'apporte la lecture, comme Olivier Bessard-Banquy parmi bien d'autres, et qui préconisent de se "recentrer sur les missions fondamentales", plutôt que de tendre l'oreille aux apôtres masqués du néolibéralisme, forcément néfastes en ce domaine qui n'est pas le leur. Car c'est à un autodafé light qu'ils nous mèneraient.

La bibliothèque vraie donne à lire. C'est un endroit voulu pour impressionner, susciter l'envie et le rêve, le désir de se grandir, d'arriver à quelque chose que nos condisciples ou nos parents n'ont pas les moyens ou le courage d'essayer. Aussi doit-elle étaler le plus orgueilleusement possible les splendeurs intellectuelles que ses fondateurs lui ont fournies, au lieu de les faire disparaître. Voyez la British Library avec sa tour de verre intérieure où brillent les reliures des livres rares (suivre en anglais le moment du récent anniversaire de Saint Pancras). La British Library, modèle de toutes les bibliothèques selon les connaisseursLa British Library, modèle de toutes les bibliothèques selon les connaisseurs

 

Un grand malheur a frappé les bibliothèques lorsque le diable de la rationalisation a remplacé la passion du savoir : à ce moment-là, il a été jugé que tout livre qui n'est que rarement demandé ne contient rien d'intéressant ; il devient un insupportable poids mort. On est donc peu étonné de voir que les fonds patrimoniaux d'Agen, qui constituent le bien le plus précieux de cette ville, au même titre que ses bâtiments historiques, ont été relégués dans une espèce d'annexe en une zone misérable, non loin de l'ancienne recluserie où se faisaient enfermer pour la vie les fous et les folles de Dieu. En ce lieu, le chercheur téméraire est invité à prendre rendez-vous, comme au parloir d'une prison. Rendez-vous compte : la bibliothèque des ducs d'Aiguillon, entassée au bord de la Masse dans la bâtisse la plus triste et la plus sale de la cité !

Au fil de son histoire, Agen a accumulé des legs fabuleux, elle possède des ouvrages remontant au XIIe siècle, quelque 22 540 volumes de grande valeur documentaire ou bibliophilique - souvent les deux -, en outre elle a hérité d'un splendide hôtel particulier largement assez vaste pour les abriter au lieu d'un jardin d'enfants, les donner à voir, et elle n'en profiterait pas ?

Déjà avec son Lalanne à l'entrée, la Municipale se rapproche un peu de la British Library et notamment du bronze* que celle-ci a installé en 1995 devant sa porte. Alors, encore un effort...

 

 

 

 

* Cette statue de quatre mètres, due au sculpteur écossais Eduardo Paolozzi, a pour point de départ le dessin de William Blake représentant Isaac Newton en train de mesurer le monde :