UA-122230937-1
La version de votre navigateur est obsolète. Nous vous recommandons vivement d'actualiser votre navigateur vers la dernière version.

Bonifications à prévoir

 

Les amoncellements d'ordures anonymes choquent tout le monde sauf ceux qui les causent. Porter le montant de l'amende à 68 ou 680 € ne servira à rien, pas davantage qu'espérer voir le civisme inspirer soudain les riverains.

La municipalité de Pékin, qui n'est pas plus bête que la nôtre, a bien compris le problème : dans le millier de pittoresques ruelles de l'ancien temps qui subsistent, appelées hutong, les enleveurs d'ordures passent quatre fois par jour !

Malheureusement, notre ville semble caresser (mai 2019) la plus mauvaise idée qui soit : cesser la collecte et prier instamment les habitants de bien vouloir déverser leurs déchets, bien triés SVP,  en d'immenses conteneurs qui ne feront que créer des zones de répugnance chronique à chaque coin de rue. Premier secteur visé : un des plus fragiles, celui dit "des îles". On nous annonce cette bavure comme une "expérimentation", mais c'est surtout une dépense inutile, une perte de temps et une ode à la puanteur. On se demande s'il y a vraiment quelqu'un pour réfléchir à la question ou si elle constitue une insupportable source de dégoût pour les quarante conseillers, adjoints et autres responsables municipaux.

A nouveau, M. le maire en personne proclame qu'il prend le problème à bras-le-corps, mais c'est à un bras-de-fer qu'il s'expose, perdu d'avance : les hors-la-loi de la poubelle agissent toujours quand le shérif fait dodo.
Il faudra bien cesser de tourner autour du pot (si l'on peut dire) : pour une ville propre, il faut une collecte des ordures ménagères quotidienne, sept jours sur sept, et plutôt le matin que le soir. Cela coûte de l'argent ? Oui, mais d'une part ce sera moins cher que le tarif de nuit, ensuite il suffit de doubler la taxe OM jusqu'à ce que les riverains se policent d'eux-mêmes et, par ailleurs, si l'on veut que nous dressions la liste de toutes les actions inutiles qui coûtent infiniment plus cher...

En attendant, un bon conseil : évitez d'accueillir votre futur gendre ou une relation d'affaires à Agen le lundi, car la ville est une cathédrale d'ordures de l'aube jusqu'à la nuit. Et pourtant, la majorité des boutiques étant fermées ce jour-là, on pourrait en profiter pour un grand ménage hebdomadaire dès potron-minet.
Sinon, une association d'Agenais rendus furieux (ARF !) pourrait voir le jour, et mettre à l'amende la Ville tous les lundis pour négligence coupable. Pour un montant de, disons, 6 800 €.

 

 *

 


Par ailleurs, pour qu'Agen s'améliore encore et se modernise, trois corps de métiers mériteraient un petit coup de pouce, pour ne pas dire de moralisation : les agences immobilières, les médecins et les taxis.

Le nouvel arrivant remarque avec admiration que la ville semble exclusivement constituée d'agences immobilières. Mais qu'il n'espère pas louer facilement un logement : elles sont là pour la vente, et les gens pas très riches sont mal vus. Un couple de retraités qui cherchait un grand studio témoigne avoir essuyé dix refus un peu secs avant de se tourner vers un propriétaire, qui leur a signé un bail sur le champ. Se  promener dans les rues le soir à neuf heures et compter les fenêtres éclairées est édifiant : si la ville veut vraiment se "revitaliser", il faut peut-être commencer par réfléchir à ce premier désordre.

Le nouvel arrivant, par ailleurs, n'a pas intérêt à être malade : les 74 généralistes du cru sont, semble-t-il, millionnaires, car ils refusent les nouveaux clients (disons au moins les trois premiers contactés par "Agen que j'aime" pour vérifier que ce n'est pas un simple bruit qui court dans les pharmacies). Leur secrétariat volant se sent donc chargé de se montrer aussi peu coopératif que possible et vous conseille même d'aller aux urgences de l'hôpital si vous jugez votre cas préoccupant. Quant à la mairie, habituée à cette doléance, elle vous remet d'un air blasé le numéro de téléphone du Conseil de l'ordre. Votre dernier recours, sans doute illusoire, est de télécharger sur le site de la sécurité sociale un formulaire de dénonciation des médecins récalcitrants.

Le nouvel arrivant arrive-t-il par le dernier TGV ? S'il est dans les premiers sortis, il a une petite chance de trouver un taxi, sinon il peut toujours marcher : en attendant Uber, deux chauffeurs seulement acceptent de travailler le soir (de leur propre aveu) et il n'est pas rare qu'ils embarquent des clients qui habitent Bon-Encontre ou même Villeneuve... On ne les reverra plus ! Cette pénurie est également cuisante pour les personnes qui préfèrent l'avion : il n'existe pas de navette vers ou de l'aéroport et avoir un taxi à l'heure précise du retour le soir relève de l'ambition démesurée.

 

 

 

Alors, le nouvel arrivant entreprend la descente du boulevard, seul, entre deux barricades formées par les vitrines d'agences immobilières, vers un hypothétique endroit pour l'accueillir. Ses pas résonnent lugubrement sur les trottoirs d'une largeur démesurée (Il ne le sait pas encore, mais un concours d'écriture amateur a eu lieu ici l'an dernier : presque tous les textes* décrivaient le quartier de la gare comme un lieu d'épouvante). Le voilà qui croise l'autre "boulevard", il regarde à gauche, à droite : il n'y a personne, il n'y a rien, pas un café, pas un restaurant. Que se passe-t-il ici ? Couvre-feu, ramadan, prohibition ? Les trois à la fois ?
Maintenant, il se rappelle : à Paris, Agen se prononce "à jeun".
Et plus tard, si jamais il reste assez longtemps, il apprendra qu'il faut dire "a geint".

 

* Publiés sous le tire Histoires de quartiers, Rochefort en Terre, Éditions de Matignon, 2017.