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État commercial

 

 

 

Le drame qui a frappé Agen et d'autres villes de la même taille est d'avoir écouté les "experts" qui, à la fin du XXe siècle, préconisaient un développement en périphérie.Vingt-deux grandes surfaces lui font aujourd'hui une couronne d'épines et il s'en projette toujours un peu plus, ce qui vide les boutiques de la commune et, comme les gens tendent aussi à habiter là ou ils peuvent se garer, les deux-tiers des appartements sont également inoccupés, d'où moins de clients pour les commerces du centre, etc. Il n'y a pas plus vicieux que ce cercle-là.

 

Devant une telle déréliction, on entend parfois le maire d'Agen se féliciter du chiffre relativement moyen de la "vacance commerciale", expression qui désigne les pas-de-porte morts : 11 %. Malheureusement, ce pourcentage est biaisé et les conseillers qui le lui ont fourni ont commis l'erreur de le reprendre les yeux fermés sur le site de la société Procos.
Comme nous l'explique le journaliste Olivier Razemon (voir Bibliographie), Procos est le nom de la Fédération du commerce spécialisé, qui groupe 260 enseignes (MacDo, Kookaï, Sephora, H&M, etc., en voici la liste actuelle). Cette organisation "met son expérience du commerce au service des enseignes en phase de développement de réseau ou en optimisation de parc", entendez leur désir de franchiser, une excellente façon de gagner de l'argent sans rien faire. Or, il va sans dire que les franchiseurs ne s'intéressent qu'aux points déjà les plus florissants des agglomérations, c'est-à-dire une zone minuscule. Pour Agen, il s'agit d'une petite portion des boulevards, où d'ailleurs des adhérents de Procos sont
déjà à touche-touche.

Ayant trouvé ce 11 % bien optimiste,
"Agen que j'aime" a saisi un carnet et un crayon pour aller refaire le comptage. En vrai.

La méthodologie suivie ne porte que sur les deux boulevards - dont Carnot jusqu'à Victor Hugo - et les rues adjacentes signalées comme "commerçantes" par les panneaux municipaux (Sentini, Molinier, Cornières, Montesquieu et Garonne). Pour être honnête et fiable, le recensement a laissé de côté des rues très voisines dont l'absence totale d'activités auraient fait frôler les 60 ou 70 % au résultat final (Grande Horloge, par exemple, ou Richard Cœur de Lion) ; en compensation de ces éléments négatifs, les lieux de loisirs comme Jasmin et le Gravier n'ont pas été retenus. La recherche s'est effectuée en milieu de semaine et de journée, au printemps 2018. En voici les résultats précis pour chaque artère :
- République jusqu'aux Laitiers : 56 commerces dont 10 vides, soit 17,86 %
- République, de Laitiers à Carnot : 54 commerces dont 0 vide, soit 0 %
- République, de Carnot à Castex : 21 commerces dont 6 vides, soit 28,57 %
- République, de Castex au Pin : 52 commerces dont 20 vides, soit 38,46 %
- Carnot : 70 commerces dont 17 vides, soit 24,29 %
- Sentini : 28 commerces dont 12 vides, soit 42,86 %
- Molinier : 31 commerces dont 14 vides, soit 45,16 %
- Cornières : 38 commerces dont 17 vides, soit 44,74 %
- Montesquieu : 45 commerces dont 22 vides, soit 48,89 %
- Garonne : 21 commerces dont 9 vides, soit 42,86 %

Ce qui nous donne un total de 127 locaux désaffectés pour les 416 pas-de-porte de l'hyper-centre, soit un total général de 30,53 % au lieu de 11 %. Et encore faut-il ne pas perdre de vue qu'une partie considérable des 289 lieux en activité ne sont pas des boutiques : banques, assurances, mutuelles et agences immobilières occupent un local sur six ; ils ne contribuent pas follement à l'animation des trottoirs.


Autre enseignement de notre petite enquête : certaines rues d'apparence animée sont, en fait, moribondes, et d'autres, réputées en perdition, ne sont pas si mal loties. Ce qui semble obséder la municipalité est le quatrième segment de l'avenue de la République, entre la place Castex et la Porte du Pin (dans un sens, elle a raison : c'est le seul trait d'union du centre-ville vers un ensemble de quartiers où se profile un autre monde). Donc elle imagine d'acheter des boutiques contiguës et les rassembler pour les proposer à la location. Mais cette idée doit se soupeser longuement : d'abord, l'avidité des propriétaires mitoyens ne manquera pas de s'exciter devant un tel projet, ensuite cela suppose la démolition aléatoire de murs porteurs, enfin on risque d'attirer encore et toujours des franchises dont la ville doit apprendre à se passer. En effet, on est frappé de voir à quel point Agen s'est coulé dans le moule de toutes les grandes, moyennes et petites villes de France, où les mêmes enseignes se retrouvent à la queue-leu-leu, œuvrant à éradiquer la personnalité de la cité.

Dépôt vente ou déco center ?Dépôt vente ou déco center ?

Or la rue en question a un charme inhabituel, qui vient de ce qu'elle est large et encore faite de maisons à deux étages. Cette ambiance villageoise, perdue dans les autres quartiers, favoriserait l'ouverture de petites activités singulières basées sur l'imagination et sur l'artisanat, comme ateliers de réparation, comptoirs de produits (vraiment) locaux, galeries, brocante (tiens, il vient d'en ouvrir une, voir photo), bijouterie sur mesure (il vient aussi d'en ouvrir une), bar à jus de fruits (il vient d'en ouvrir un), et libraire d'occasion (il y en avait quatre à Agen en 1970, le dernier existe toujours mais il se cache avec son stock dans le coin).
On imagine très bien que la commune ne se ruinerait pas à acheter ces fonds à l'abandon pour les mettre à la disposition de jeunes entrepreneurs sur concours d'originalité, par exemple avec un bail précaire avantageux, éventuellement renouvelable en fonction du succès. Évidemment, les revendeurs de PAPBDG (prêt-à-porter-bas-de-gamme) - pléthoriques à Agen par suite d'une fausse bonne idée qui a consisté à les interdire dans les grandes surfaces alentour - devraient en être écartés d'emblée.
Accrochée à la locomotive qu'est l'irremplaçable quincaillerie Fabre, cette artère a des atouts pour assurer son avenir, d'autant que l'ancestral charcutier Vignals revivra peut-être un jour : c'est la piétonisation qui l'a tué, disaient les anciens exploitants, et Michel Dussau ne pense pas le contraire, qui vient de reprendre le fonds pour son activité de traiteur mais n'envisagerait de rouvrir la boutique au public que si celui-ci pouvait se garer.

À l'angle de la rue d'Alsace par exemple, pourquoi ne pas ouvrir un bar à tapas/épicerie/restaurant/traiteur (quatre activités avec le même approvisionnement et le même savoir-faire) comme on en voit à Condom ?

 

 

 

Cesser de raser les murs

 

On peut tirer des images de jadis sinon un modèle, au moins une piste de réflexion pour aujourd'hui : les deux voies les plus importantes d'Agen (c'est-à-dire les plus photographiées) furent un charivari d'enseignes en saillie, d'auvents, de marquises, de bâches et de stores sans doute bariolés, soit un sympathique désordre qui invitait le chaland à flâner, profiter de l'ombre et visiter les boutiques de-ci de-là, où découvrir l'objet parfois inattendu qui provoquait son désir. Tout le contraire de ce que nous avons sous nos yeux : une perspective de verre qui fait penser à un vaste couloir d'hôpital.  C'est sans doute dû à des règlements de plus en plus absurdes mais peut-être aussi à une passion de certains élus pour la ligne droite bien rase, et enfin très certainement à une absence d'imagination des entrepreneurs.
Comment voulez-vous que le consommateur ne se sente pas plus à l'aise dans les travées labyrinthiques et encombrées d'un Intermarché ?


 

 

 

 

 

 

 Le commerce à Agen ? Tout reste à faire.